Aux frères de la Province Saint Benoît l’Africain et de la Fondation Sainte-Marie-des-Anges en RCA,
Aux Sœurs Pauvres de Sainte Claire (Clarisses) de Bouar en RCA,
Aux frères et sœurs de toute la Famille franciscaine,
Lubumbashi, le 21 septembre 2026
Chers frères et sœurs,
Que le Seigneur vous donne sa paix !
La grâce des origines
En cette année 2026, la solennité de notre Père saint François revêt une grâce toute particulière : nous célébrons le huitième centenaire de son Transitus, cette « Pâques de François » qui fut son passage de ce monde vers le Père, dans une profonde conformité au Christ.
Le Ministre Général et les Définiteurs généraux, dans leur Lettre du 24 Septembre 2026, nous ont rappelé un fait important. Loin d’être seulement un regard reconnaissant vers le passé, ce centenaire nous tourne résolument vers l’avenir et nous interroge sur la manière dont nous voulons aujourd’hui incarner l’Évangile. Dans un monde traversé par les guerres, les divisions, la fragilité des relations humaines et les blessures infligées à la création, François nous appelle encore à devenir des frères de paix, de communion, de sobriété et d’espérance. C’est dans cet esprit que je voudrais adresser à chacun de vous ce message fraternel à l’occasion de la fête de notre Père Séraphique.
Le 4 octobre 2026, notre Famille franciscaine se rassemble pour célébrer saint François d’Assise, notre frère, notre père et notre modèle de vie évangélique. Huit siècles nous séparent de cette nuit où François a achevé son pèlerinage terrestre. Pourtant, son témoignage demeure étonnamment actuel. François ne nous est pas seulement laissé comme une figure du passé. Il demeure une question adressée à notre vie : que signifie aujourd’hui suivre le Christ selon l’Évangile ?
Dans un monde marqué par les guerres, les divisions, les migrations forcées, la pauvreté, la fragilisation des relations humaines, la crise écologique et l’exploitation parfois irrationnelle et prédatrice des ressources naturelles, particulièrement dans le Grand-Katanga, cette question nous concerne directement. Pour nous, fils et filles de saint François vivant et exerçant notre mission en République démocratique du Congo et en République Centrafricaine, elle ne peut rester abstraite.
François : un homme saisi par l’Évangile
Pour comprendre François, il faut revenir à la source de sa vie : Jésus Christ et son Évangile. La Règle des Frères Mineurs commence par ces mots qui constituent comme la définition de toute existence franciscaine : « La règle et vie des Frères Mineurs est celle-ci : observer le saint Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ, en vivant dans l’obéissance, sans rien en propre et dans la chasteté » (2Rg1). La vie franciscaine n’est donc pas d’abord une organisation, une spiritualité parmi d’autres ou un ensemble de pratiques. Elle est une manière de prendre l’Évangile au sérieux et de laisser le Christ façonner toute l’existence.
C’est pourquoi François ne commence pas par chercher à transformer le monde. Il se laisse d’abord transformer par le Christ. L’Évangile proposé pour la mémoire de saint François nous conduit précisément au cœur de cette attitude : « Venez à moi… apprenez de moi »
« Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug et devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur. » (Mt 11,25-30)
François a compris que l’Évangile ne devient fécond que lorsqu’il descend de la tête dans la vie. Il a choisi la petitesse plutôt que la domination, la pauvreté plutôt que l’accumulation, le service plutôt que le pouvoir, la fraternité plutôt que la rivalité. C’est là que se trouve peut-être l’un des aspects les plus exigeants de son héritage : François ne nous demande pas seulement de parler de l’Évangile, mais de devenir des hommes et des femmes chez qui l’Évangile devient visible.
Le Transitus : Non pas la fin, mais l’accomplissement d’une vie donnée
Le VIIIe centenaire du Transitus ne doit pas être compris comme la simple commémoration de la mort de François. Le Transitus révèle plutôt l’orientation ultime de toute sa vie : appartenir entièrement au Christ. François arrive au terme de son existence sans avoir construit une œuvre fondée sur la puissance, la richesse ou le prestige. Il laisse derrière lui quelque chose de beaucoup plus simple et, en même temps, beaucoup plus exigeant : l’Évangile vécu, une fraternité et une vie donnée.
C’est dans cette perspective que nous pouvons recevoir l’interpellation adressée aux frères en formation initiale par le Ministre général dans sa lettre du 17 septembre 2026 : « Célébrer le Transitus, ce n’est pas seulement commémorer le jour de la mort de François. C’est contempler une vie entièrement consacrée au don de soi. » Le Transitus nous pose donc une question personnelle :
- vers quoi notre propre vie est-elle en train de passer ?
- Vers davantage de liberté intérieure ou vers davantage d’attachement ?
- Vers le service ou vers la recherche de soi ?
- Vers la fraternité ou vers l’isolement ?
- Vers le Christ ou vers nous-mêmes ?
La mort de François n’est pas séparée de sa manière de vivre. Son passage vers le Père est l’aboutissement d’une existence progressivement configurée au Christ.
Devenir petit : La pauvreté et l’humilité franciscaines
Le Christ dit : « apprenez de moi, car je suis doux et humble de cœur ». Cette parole éclaire profondément le chemin franciscain. François n’a pas compris la pauvreté comme une simple absence de biens. Il l’a comprise comme une liberté du cœur : ne pas se posséder soi-même, ne pas posséder les autres, ne pas transformer les biens, les responsabilités ou les fonctions en instruments de pouvoir.
La Règle rappelle aux frères : « Les frères ne doivent rien s’approprier, ni maison, ni lieu, ni aucune chose » (2Rg 6). La pauvreté franciscaine devient ainsi une école de liberté, de confiance en Dieu et de disponibilité au frère. Mais la pauvreté sans humilité peut devenir une simple apparence. C’est pourquoi François associe constamment pauvreté et petitesse. Dans sa Lettre à tous les fidèles, il écrit : « Nous ne devons pas être sages et prudents selon la chair, mais plutôt être simples, humbles et purs. Nous ne devons jamais désirer être au-dessus des autres, mais être serviteurs et soumis à toute créature humaine pour Dieu. » Cette parole touche directement notre vie fraternelle.
Elle nous invite à nous interroger : cherchons-nous réellement à être « mineurs » ? Acceptons-nous de ne pas avoir toujours raison ? Sommes-nous capables de laisser à l’autre sa place ? Savons-nous exercer une responsabilité sans nous identifier à notre fonction ? La véritable minorité commence lorsque nous cessons de vouloir être au-dessus.
La fraternité : Le lieu où notre franciscanisme devient visible
Il serait contradictoire de célébrer François tout en laissant s’installer parmi nous l’indifférence, les rivalités, les ambitions personnelles, le tribalisme, le régionalisme, les soupçons, les paroles qui blessent ou l’attachement excessif à nos intérêts. La fraternité franciscaine ne peut être seulement une belle expression dans nos documents et nos célébrations. Elle doit devenir une manière concrète de vivre.
Saint François écrit dans sa première Règle : « Qu’ils s’aiment les uns les autres, comme le Seigneur le dit : “Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.” » (1Reg 11) Et il va plus loin : la relation fraternelle doit devenir un véritable service réciproque. Nous devons donc nous poser honnêtement quelques questions :
- Sommes-nous encore capables de nous écouter ?
- Savons-nous demander pardon et pardonner ?
- Savons-nous porter la fragilité d’un frère sans le réduire à ses faiblesses ?
- Notre manière d’exercer l’autorité correspond-elle réellement à l’esprit de service de l’Évangile ?
- La gestion de nos biens manifeste-t-elle la pauvreté que nous professons ?
- Notre manière de prendre les décisions respecte-t-elle réellement la fraternité et la coresponsabilité ?
François nous rappelle que la fraternité n’est pas un sentiment permanent. Elle est un choix quotidien. L’Admonition 27 nous donne un véritable chemin de discernement : « Là où il y a charité et sagesse, il n’y a ni crainte ni ignorance. Là où il y a patience et humilité, il n’y a ni colère ni trouble. Là où il y a pauvreté avec joie, il n’y a ni convoitise ni avarice. Là où il y a miséricorde et discernement, il n’y a ni excès ni dureté de cœur. » Cette parole pourrait devenir pour chacune de nos fraternités un véritable examen de conscience.
« Retenir rien pour soi » : Une fraternité eucharistique
La fraternité franciscaine trouve sa source dans le Christ qui se donne. Dans sa Lettre à tout l’Ordre, François contemple avec émerveillement l’humilité du Christ présent dans l’Eucharistie. Il s’écrie : « Ô sublime humilité ! Ô humble sublimité ! Le Seigneur de l’univers, Dieu et Fils de Dieu, s’humilie au point de se cacher, pour notre salut, sous une modeste apparence de pain. » Puis il nous conduit à la logique même du don : « Ne retenez rien de vous-mêmes pour vous-mêmes, afin que Celui qui se donne totalement à vous vous reçoive totalement. » Cette phrase pourrait être placée au cœur de notre célébration du VIIIe centenaire. Car notre pauvreté, notre obéissance, notre service, notre fraternité et notre mission n’ont de sens que s’ils procèdent d’un cœur qui accepte de se donner.
La question fondamentale n’est donc pas seulement : qu’avons-nous ? Elle est aussi : qu’est-ce que nous retenons encore de nous-mêmes ? Nos talents ? Notre temps ? Notre pouvoir ? Nos biens ? Nos idées ? Nos blessures ? Notre besoin d’être reconnus ? François nous conduit vers une liberté plus profonde : celle d’un homme qui n’a plus besoin de se posséder pour exister.
Une fraternité qui devient artisan de paix
Dans le contexte de nos pays, notre vocation nous demande également d’être des hommes et des femmes de paix. La paix ne consiste pas uniquement dans l’absence de combats. Elle commence dans le cœur. Elle commence dans nos fraternités, nos couvents, nos familles, nos milieux de travail et d’apostolat et nos communautés. Elle se construit par la vérité, le pardon, le dialogue, la justice et la capacité de reconnaître la dignité de celui qui pense autrement que nous.
François avait compris que la paix ne se proclame pas seulement : elle se porte. La première parole qu’il demande aux frères d’adresser lorsqu’ils entrent dans une maison est elle-même une parole de paix : « Dans quelque maison qu’ils entrent, qu’ils disent d’abord : “Paix à cette maison !” » Cette parole prend une force particulière dans notre contexte congolais et centrafricain.
Nos pays connaissent encore les blessures de la violence, de l’insécurité, des déplacements de populations et de la pauvreté. Beaucoup de familles vivent dans l’incertitude. Beaucoup de jeunes cherchent leur avenir dans un environnement où les possibilités demeurent limitées. Mais au milieu de ces épreuves, des hommes et des femmes continuent de servir, d’éduquer, de soigner, de travailler, de prier et de reconstruire. Notre mission franciscaine doit se tenir auprès de ces personnes.
Rester humain : François et les défis de notre temps
L’encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV nous rappelle que notre époque est confrontée à une question décisive : comment développer les capacités techniques et scientifiques sans perdre ce qui fait la dignité de l’être humain ? L’encyclique invite à préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, en mettant au centre la dignité, le bien commun, la solidarité, la justice, la paix et le soin de la création.
Cette préoccupation rejoint étonnamment l’intuition franciscaine. François nous apprend à regarder autrement. Le pauvre n’est plus une personne à éviter : il devient un frère. Le lépreux n’est plus quelqu’un à tenir à distance : il devient un visage devant lequel le Christ peut être rencontré. La création n’est plus un objet à exploiter sans limite : elle est une œuvre reçue du Créateur.
Notre défi est donc aussi anthropologique : quel type d’homme voulons-nous devenir ? Dans une société où l’efficacité, la performance, la rentabilité et la technologie occupent une place croissante, François nous rappelle qu’un être humain ne vaut pas seulement par ce qu’il produit. Il vaut par ce qu’il est. Et l’homme ne devient pleinement humain que lorsqu’il apprend à aimer, à recevoir, à donner, à servir et à entrer en relation.
Une présence franciscaine proche du peuple congolais et centrafricain
Notre présence franciscaine en République démocratique du Congo et en République Centrafricaine doit demeurer une présence proche du peuple. Une présence qui écoute avant de parler. Une présence qui ne se contente pas de dénoncer les blessures, mais qui contribue concrètement à les soigner. Une présence qui éduque, accompagne les jeunes, soutient les familles, accueille les pauvres et les déplacés, défend la dignité humaine et prend soin de notre maison commune.
Le pape Léon XIV écrit que nous sommes appelés à « rester profondément humains » et à travailler à la construction d’un monde où la dignité de chaque personne est protégée, où la justice est promue et où la fraternité devient possible. Cela rejoint profondément notre vocation. Nos pays n’ont pas seulement besoin de franciscains qui parlent du franciscanisme. Ils ont besoin de témoins. Ils ont besoin d’hommes et de femmes capables de montrer, par leur manière de vivre, qu’il est encore possible de vivre autrement : sans domination, sans violence, sans accumulation excessive, sans mépris de l’autre, mais dans la simplicité, la fraternité, l’ouverture et le service.
Revenir à François, c’est revenir à l’Évangile
Le VIIIe centenaire du Transitus ne doit donc pas être uniquement une commémoration. Il doit devenir pour chacun de nous un temps de conversion. Revenir à François :
- C’est revenir à l’Évangile.
- C’est redécouvrir la simplicité.
- C’est retrouver la minorité.
- C’est renouveler notre fraternité.
- C’est vivre une pauvreté évangélique qui libère.
- C’est servir sans rechercher les premières places.
- C’est regarder les pauvres avec respect.
- C’est apprendre à pardonner.
- C’est devenir artisans de paix.
- C’est recevoir la création comme un don et non comme une propriété sans limite.
- C’est surtout nous laisser conduire par le Christ.
La Lettre à tous les fidèles nous rappelle que François ne sépare jamais l’amour de Dieu de l’amour du prochain : « Aimons donc Dieu et adorons-le d’un cœur et d’un esprit purs… et aimons notre prochain comme nous-mêmes. » Voilà peut-être la meilleure manière de célébrer François : non pas seulement parler davantage de lui, mais lui ressembler davantage dans notre manière de suivre le Christ.
Huit siècles après : qu’allons-nous laisser derrière nous ?
Frères et sœurs, huit cents ans après le Transitus de François, une question demeure. Que restera-t-il de notre passage ? François n’a pas laissé derrière lui une fortune. Il n’a pas cherché une position sociale. Il n’a pas voulu construire sa gloire personnelle. Il a laissé des frères et des sœurs. Il a laissé une manière de vivre l’Évangile. Il a laissé une fraternité. Il a laissé la mémoire d’un homme qui avait appris à se faire petit pour que le Christ soit grand. C’est peut-être là que se trouve le véritable sens de notre jubilé.
Ne célébrons pas François sans nous laisser convertir par François. Ne parlons pas de fraternité si nous refusons le frère. Ne parlons pas de pauvreté si nous vivons dans l’appropriation. Ne parlons pas de paix si nos paroles entretiennent les divisions. Ne parlons pas de service si nous recherchons les premières places. Ne parlons pas de création si nous acceptons son exploitation sans conscience. Ne parlons pas d’Évangile si notre vie ne permet plus de le reconnaître.
Conclusion : « Seigneur, fais de nous des instruments »
En cette année du VIIIe centenaire du Transitus, demandons au Seigneur, par l’intercession de notre Père séraphique, la grâce d’une nouvelle fraîcheur évangélique :
- Que saint François nous apprenne à aimer le Christ sans réserve.
- Qu’il nous apprenne à aimer nos frères avec patience.
- Qu’il nous apprenne à servir les pauvres avec respect.
- Qu’il nous apprenne à prendre soin de la création avec émerveillement et responsabilité.
- Qu’il nous apprenne surtout à devenir petits, afin que le Christ puisse grandir en nous.
- Que nos fraternités deviennent des lieux où l’on peut rencontrer la miséricorde.
- Qu’elles soient des maisons de vérité, de pardon, de simplicité et de joie.
- Que notre Famille franciscaine en RDC et en RCA soit une présence évangélique au milieu de notre peuple : proche des pauvres, attentive aux jeunes, disponible pour les familles, engagée auprès des personnes déplacées, artisan de paix et gardienne de la dignité humaine.
Et lorsque viendra pour chacun de nous l’heure de notre propre Transitus, puissions-nous avoir la grâce de dire, avec une vie véritablement donnée : Seigneur, je n’ai pas tout réussi, mais j’ai essayé de t’appartenir. Que saint François nous accompagne sur ce chemin.
Que le Seigneur nous donne la paix.
Et que cette paix, reçue du Christ, devienne dans nos fraternités, dans nos familles, dans nos milieux de travail, dans notre Église et dans notre pays une réalité vécue et partagée.
Fraternellement,
Frère Georges MISANGE, OFM
Le Ministre provincial